« J’ai pas envie de mourir ce soir, alors bouge donc tes grosses fesses ! »
Et tout le monde de rire en coeur. Les rires de grands gamins qui ont pas encore atteint l’âge de raison, ripailleurs, francs, bon enfant. Un peu comme ceux des taverniers dans les bouquins de fantasy.
On est tous là, la bande de potes d’études, sur le vieux champ de guerre du Septième. L’auteur de cette petite phrase qui fait rire que les amis, c’est moi, le mec qui a la tête couchée sur les jambes de la fille de droite, celle avec les couettes. Sur mes jambes, celui qui a le ventre à lair et le verre dessus, c’est le copain d’enfance à moitié bourré, un peu lourd et un peu chiant, mais dont on peut pas avoir honte sans avoir honte de soi.
Et puis les autres, ceux qui rigolent, qui philosophent, qui échangent des regards ou des blagues vaseuses quon a pas entendu depuis l’Avant-Hier, tous ceux là c’est des amis du tout Paris dont on peut pas se séparer.
En face de moi, c’est un mec que javais rencontré dans un taudis de l’Est, il travaillait dans une banque en ruine, à même pas seize piges. Je l’avais trouvé les yeux complètement bourrés de la lumière de son portable, en train de trier je sais plus quel merdier de paperasse pour je sais plus quel supérieur.
Les deux jumelles qui l’entourent, cest les soeurs White, encore des orphelines dun quartier paumé.
Y en a tellement, tous rassemblés là autour du feu de camp de l’ami G… Un truc que je comprendrai jamais c’est bien comment il fait pour que ses feux durent aussi longtemps, alors quil se sert encore de ce bon vieux bois de mort et de deux ou trois allumettes du Loin-hier.
« Meurs donc, au moins je crèverai le ventre plein. »
Il m’envoie une main sur les cuisses et je le repousse d’un bon coup de hanche. Le verre va voltiger sur une robe de Hal et l’ami en question va rouler sur la dite porteuse de la robe.
Je rigole en voyant la grosse silhouette se prendre deux claques alors que lui commence à peine à grogner. Et encore des criaillements, et encore des grognements, et encore mon rire qui augmente, augmente, augmente, pendant que la fille à ma tête glisse discrètement ses doigts dans mes cheveux.
Je lève la tête, un sourire.
Si le sang qui parcourt mes veines était un peu moins rouge, j’aurais peut-être fait une petite métaphore de collégien. « Tes yeux sont aussi brillants que les étoiles derrière toi », ou encore le « Si l’amour était un grain de sable, je t’offrirais le désert ». J’adore ce genre de conneries, c’est comme les blagues des magazines qu’on trouve dans les poubelles.
Mais cette soirée est bien belle, c’est vrai. Ca fait six mois qu’on s’est pas vus comme ça, pendant une nuit entière, juste pour fêter la vie. Dans une putain de ville déglinguée et malade. Mais en vie, avec les étoiles en prime.
C’est vrai que les étoiles sont brillantes.
Mais pas autant que ses yeux.
Et trois mots suffisent pour le dire.
« Nuit noire. »
C’est fou comme deux mots peuvent plomber toutes les conversations. Même quand on les prononce en chuchotant comme un autiste. Même quand l’autiste en question est le mec assis en face de moi, les lunettes embuées et le regard vide.
Je sais pas combien de fois j’ai pu entendre ces deux mots, depuis vingt ans. Dans mon berceau, dans mon lit, dans ma piaule, dans la rue. Par des passants ou par des potes, par des parents ou des clodos. Ce que je sais par contre, c’est l’effet qu’ils provoquent, ces deux mots. Les mecs se relèvent, les filles arrêtent leur blabla, le vent se lève, les bâtiments se réveillent.
Et surtout, y a ces putains de grondements. Un truc à vous faire froid dans le dos, même si vous l’avez entendu toute votre vie.
D’abord un petit tremblement, une vibration qui hérisse vos poils et fait cliqueter les verres. Un truc qui fait rentrer les vers et oublier la journée, pour rappeler que la nuit est vraiment là, que c’est pas juste un disque brillant qui passe de l’autre côté de la Terre. Et que l’autre est venu. Pour vous et pour tous.
« Tu nous pompes avec ta nuit, le Quatre Vingt et Un. Il est pas une heure que je sache. »
C’est lautre con qui va exploser dans son pinard. Il est de dos, mais je sais qu’il sent mon regard derrière lui.
« La plus proche est trop loin, une heure, c’est juste ce quil nous faut, mec.
- Fais pas ton gosse, en cinq minutes t’es à lautre bout du champ. »
Je déglutis et regarde vers le sud. C’est vrai que l’étendue du vieux champ de guerre est pas si grande que ça, mais moi les longues marches dans la nuit, avec deux petits bois d’un côté et de lautre, ça me fout la trouille. On sait pas ce que peuvent devenir les hommes de nos jours. Des planqués aux arbres qui attendent leur bouffe ? Des mecs qui ont plus de quoi faire joujou seul et qui sont prêts à n’importe quoi ?
Je déteste ce quartier. Je déteste cette putain de tour de fer qui surplombe tout Paris. Elle est laide en plus. Le poivrot qu’est mon ami l’aime bien. Tout le monde l’aime. Qu’est ce qu’ils lui trouvent ?
« Les vieux t’ont pas dit qu’il faut toujours arriver en avance ?
- Les vieux se sont fait bouffer depuis longtemps, le Chiffre. Toi non plus t’auras bientôt plus la force de l’atteindre.
- M’appelle pas le Chiffre, mec. »
Je reste calme, mais la pression d’une main féminine sur mon bras m’empêche de l’envoyer contre une certaine joue. Je déteste aussi cette expression.
« C’est pourtant ce que t’es, et c’est déjà assez.
- Calme, fuite, Métro. »
Le mot de trop, le mot qui vous glace encore plus le sang que ces putains de vibrations toujours plus fortes. Y a un verre qui tombe, un cri qui s’échappe. Et y a mon coeur qui accélère. Saloperie d’autiste qui comprendra jamais les bonnes manières. Je jette un regard circulaire à tout le groupe, à tous ces gens, ces connaissances, ces souvenirs, que je retrouverai pas avant des mois ou des années, ou que je retrouverai peut-être jamais. Putain c’est rare ces moments, mais lui, lui, n’est jamais en retard.
« Pleure pas… »
C’est vrai que je pleure, elle a raison. Y a un pan de ma chemise mouillé. Mais regardez ces visages, merde, regardez la petite là, la petite enfant du couple de Chiffres, comme dit l’autre. Ils me regardent comme des chiens battus, eux aussi veulent pas partir. Le jeunot qu’a laissé tomber sa cigarette, tellement il meurt de trouille, et qui arrive même pas à pas trembler devant son petit frère, pâle, pâle comme je dois lêtre.
Mais merde, faut partir, alors me regardez pas avec ces grands airs. Le poivrot s’active. Les jumelles soulèvent l’autiste. On ramasse pas les verres, qu’est ce quon en a à faire des verres. Ils disparaissent toujours ces putains de verre.
« Minuit cinq et trente six secondes. Plus que cinquante quatre minutes et vingt quatre secondes avant…
- Dans ce coin là, le Métro arrive à cinquante cinq, mon ptit. Alors arrête de compter quand tu connais pas.
- Laisse le donc, il aime compter, me dit le poivrot.
- Mais je crois pas qu’il aime courir. Surtout avec ses deux roues. »
Il faudrait que je songe à me mettre à la recherche des autres. Toutes les autres.